Le coin de l'archiviste

Rouleau et sceau

De l’intérêt d’une lecture attentive des actes d’état civil

Si ce site de relevé poursuit comme ambition de faciliter et d’orienter les recherches généalogiques de toute personne ayant un lien avec Mela, il n’a néanmoins pas pour vocation de dissuader la compulsion même des actes mais, au contraire, en recommande fortement l’exercice. Leur lecture constitue, en effet, la pierre angulaire de toute construction d’arbre d’ascendants, sans l’appui de laquelle l’édifice généalogique quitte vite le sérieux chronologique pour le monde certes charmant mais quelque peu évanescent de la légende et du mythe.

La consultation des différents registres est de nature à dérouter toute personne qui entreprend, pour la première fois, ce travail. Il faut avouer que la particularité de ces documents ne les fait pas, de prime abord, entrer dans la catégorie des ouvrages ludiques, qui permettent de se détendre avant de s’endormir ou bien de faire évader son esprit sur quelque plage estivale, mais se révèle même susceptible de leur conférer une apparence rébarbative, dont le fait de passer outre peut laisser craindre une obligation de recours à l’ascèse et à l’abnégation. Cette impression première, pour inquiétante qu’elle soit, ne reflète cependant pas longtemps la réalité de l’exercice et il est bon d’avoir conscience que la difficulté pressentie est de nature à rapidement s’estomper, à condition d’user de méthodes qui sont à même de lever les obstacles.

L’étude des actes est rendue possible, dès lors que celui qui se penche sur eux s’habitue à leur forme et garde présent à l’esprit les éléments de leur contenu, qui constituent à la fois la base de sa lecture et le but de sa recherche. La collecte des données généalogiques s’accompagnera alors vite de la perception du véritable éclairage historique qui est délivré par les nombreux détails contenus dans leur rédaction, qui viennent témoigner des réalités sociales de leur époque.

La compréhension formelle des actes

Il est bien entendu que la condition préalable à toute recherche tient à l’existence même de registres, dans un état de conservation matérielle qui en rende la compulsion tout simplement possible. En ce domaine, l’inapplication persistante des ordonnances royales fait que leur ancienneté demeure souvent relative et qu’une antiquité vénérable relève davantage de l’heureuse exception que de la norme réelle.

De l'ancienneté des registresDe l'ancienneté des registres (1.16 Mo)

Même lorsqu’ils ne sont pas manquants, leur intégrité physique a pu souffrir de la mauvaise qualité du papier et de l’encre qui ont été employés pour leur rédaction originelle ou de la négligence de certains archivistes qui a pu conduire à leur destruction partielle, notamment du fait de mauvaises conditions de dépôt qui les ont exposés aux ravages occasionnés par l’humidité ou par les rongeurs.

Etat de conservation des registresEtat de conservation des registres (2.01 Mo)

En dehors de ces préoccupations premières tenant à la possibilité même de prendre connaissance du contenu du registre, le premier écueil sur lequel s’échoue trop souvent le généalogiste amateur est celui de la calligraphie. Il n’est pas un hasard si cette science appartient à la formation de tout élève de l’Ecole des Chartes. Notre alphabet a beau remonter à l’Antiquité romaine, la façon d’en tracer chaque caractère a fortement varié, à travers les époques. Si la quasi-totalité des actes d’état civil, même inscrits sur les registres paroissiaux, ont une ancienneté qui n’excède guère, au mieux, le XVIème siècle et le début de l’époque moderne, et ne requièrent donc pas des connaissances techniques indispensables à la lecture des manuscrits de la période médiévale, leur écriture n’en demeure souvent pas moins bien plus complexe et tourmentée que les caractères d’imprimerie, en dehors desquels la personne du XXIème siècle ne se meut plus beaucoup. De manière générale et sans surprise, les graphies qui sont temporellement les plus proches restent les plus facilement lisibles. En dépit de quelques cas d’illettrisme, l’application de ceux qui, à la fin du XIXème siècle, furent les élèves des hussards noirs de la République, est sans commune mesure avec le tracé quelque peu brouillon des rares personnes qui, au sein des campagnes des décennies et a fortiori siècles précédents, étaient alphabétisées. Cet état de fait ne peut qu’être profitable à celui qui débute un arbre généalogique, dont les recherches initiales concernent, de toute évidence, ses ancêtres les moins lointains. Il aura, ainsi, le loisir de s’introduire progressivement à la lecture des écritures anciennes, chaque remontée générationnelle s’accompagnant d’une augmentation graduelle de la difficulté d’intelligibilité graphique. L’une des clefs pour la compréhension d’un texte manuscrit réside dans le repérage des lettres les plus lisibles, dont la récurrence dans chaque mot du texte viendra aider au déchiffrage, lequel repose pour partie sur la méthode intuitive, la reconnaissance de plusieurs lettres d’un mot éclairant souvent le sens de ce dernier. La révélation de segments de phrases viendra progressivement habituer le lecteur à la manière qu’a le rédacteur, le plus souvent prêtre ou maire, parfois assisté dans ce dernier cas de l’instituteur du village, de tracer ses lettres et une perception plus fluide sera induite par une lecture accrue.

Graphies d'actes corsesGraphies d'actes corses (2.06 Mo)

Signatures des prêtres de MelaSignatures des prêtres de Mela (532.22 Ko)

Signatures des maires de MelaSignatures des maires de Mela (326.4 Ko)

La méthode intuitive n’est cependant utilisable que lorsqu’un texte est rédigé dans une langue parfaitement compréhensible par celui qui l’étudie. Il est bien évident que pour tout francophone la langue française demeure la seule qui est immédiatement perceptible indépendamment des barbarismes ou erreurs de syntaxes qui viendraient affecter son emploi. Il est donc plus facile pour un locuteur francophone de compulser des documents d’archives écrits dans sa langue maternelle que de devoir traduire des pièces étrangères. Pour difficiles que soient certaines écritures, le néophyte parviendra toujours à mieux appréhender celles françaises que celles s’exprimant dans une autre langue ou, pire encore, dans un alphabet différent. En la matière, le passé français, pour composite qu’il soit, se caractérise par une meilleure homogénéité que celui  de pays multinationaux, dans lesquels des systèmes linguistiques aux antipodes les uns des autres cohabitaient. Car, même si l’obligation d‘emploi du français prévue par l’ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539 ne fut pas toujours respectée,  la France ne connut jamais l’emploi concurrent de parlers issus de familles linguistiques distinctes. Il reste donc toujours plus aisé de lire un dialecte roman qu’un texte rédigé dans une langue turcomane ou en alphabet arménien. Le cas de la Corse, qui connut jusqu’au milieu du XIXème siècle, une résilience suffisante de son passé génois pour que la rédaction des actes ait continué dans la langue sœur qu’est l’italien, n’offre donc que peu de difficultés, comparativement à l’emploi d’un mauvais latin qui se rencontre dans d’autres régions et perdure dans les actes de catholicité de Mela.

Langues de rédaction des actesLangues de rédaction des actes (1.65 Mo)

 

La recherche du contenu généalogique des actes

Parallèlement au tâtonnement paléographique, la lecture des actes est facilitée par le caractère juridique de ces documents, qui fait que leur composition obéit à de grandes règles communes qui permettent vite d’appréhender, d’un simple coup d’œil, leur contenu global.

Dès l’Ancien Régime, les actes relatifs aux baptêmes, mariages et sépultures constituent des documents officiels qui, bien que rédigés par les prêtres, recouvrent une nature administrative. Ils sont inscrits sur des registres qui finissent par être carrément fournis par l’autorité publique, en la personne des juges royaux qui siègent à l’intérieur des circonscriptions majeures que sont les Généralités et dont l’aspect officiel est souvent renforcé par l’usage de papier timbré. Leur tenue est dument contrôlée, en fin d’année, par l’administration, qui ne manque parfois pas de vérifier la stricte application des ordonnances royales et d’émettre, le cas échéant, des remontrances aux curés rédacteurs qui n’ont pas fait montre d’un respect suffisant vis-à-vis des devoirs qui leur incombent en la matière.

En-têtes de registres paroissiauxEn-têtes de registres paroissiaux (1.14 Mo)

Timbres des GénéralitésTimbres des Généralités (1.86 Mo)

Clôture des registres paroissiauxClôture des registres paroissiaux (1.19 Mo)

La rédaction de chaque type d’acte doit, en principe, faire mention d’éléments précis, dont le contenu est donné tant par l’Eglise dans le Rituel romain de 1614 que par le Pouvoir royal, à travers les différentes ordonnances qui se succèdent depuis 1539 et dont le détail est définitivement arrêté dans la Déclaration de 1736. Il est cependant à noter que l’obéissance à ces normes varie fortement d’un endroit à un autre ainsi que, au sein d’une même paroisse, en fonction de la personne du desservant, ce qui fait que coexistent aussi bien, en la matière, des actes extrêmement complets, dont la richesse de détails permet la remontée filiative, que des rédactions particulièrement sommaires, dont la caractère lapidaire pour ne pas dire elliptique interdit d’espérer aller plus avant dans la recherche.

Formalisme des actes : Le Rituel romain de 1614Formalisme des actes : Le Rituel romain de 1614 (11.04 Mo)

Formalisme des actes : La Déclaration de 1736Formalisme des actes : La Déclaration de 1736 (116.08 Ko)

Exemples d'actes paroissiaux précisExemples d'actes paroissiaux précis (948.76 Ko)

Exemples d'actes paroissiaux imprécisExemples d'actes paroissiaux imprécis (430.91 Ko)

A partir de l’époque révolutionnaire, le transfert de la responsabilité de tenue des registres de l’autorité ecclésiastique à l’administration publique, opéré par le décret de 1792, renforce la nature civile des actes. Ils sont renseignés sur des registres communiqués à chaque mairie par l’administration de district, puis de canton, puis préfectorale et, à partir de l’Empire, par l’autorité judiciaire siégeant dans les tribunaux de première instance, et sont composés sur papier timbré jusqu’en 1986. Les registres, arrêtés en fin d’année par le maire officier de l’état civil, continuent d’être rédigés en deux exemplaires, respectivement déposés aux archives du Greffe et aux archives communales.

En-têtes de registres d'état civilEn-têtes de registres d'état civil (1.77 Mo)

Timbres des registres d'état civilTimbres des registres d'état civil (1.09 Mo)

Clôture des registres d'état civilClôture des registres d'état civil (963.37 Ko)

Les mentions légales devant figurer dans chaque type d’acte, particulièrement abondantes à la période révolutionnaire, sont par la suite précisées dans le code civil. Comme pour les registres paroissiaux, le sérieux rédactionnel des actes d’état civil tient essentiellement à la personne même de l’officier public qui les rédige, c’est-à-dire le maire ou un adjoint, dont la plume est parfois tenue, dans le monde rural, par les rares lettrés que continuent d’être les prêtres et que deviennent par la suite les instituteurs. Les recherches généalogiques sont rendues plus aisées, pour la seconde moitié du XIXème siècle, par une augmentation progressive de la qualité rédactionnelle qui, en dépit de quelques régressions passagères, permet d’identifier précisément les liens de filiation. Elles sont également accélérées par l’apparition de mentions marginales qui rendent possibles, à la simple lecture de leur acte de naissance, la connaissance du devenir des individus.

Décret de 1792Décret de 1792 (92.88 Ko)

Code civil de 1804Code civil de 1804 (669.79 Ko)

Actes d'état civil précisActes d'état civil précis (3 Mo)

Actes d'état civil imprécisActes d'état civil imprécis (790.83 Ko)

Mentions marginalesMentions marginales (690.41 Ko)

Les actes comme passeurs d’Histoire(s)

Si les actes d’état civil servent principalement à la pure recherche généalogique, en permettant la constitution d’arbres d’ascendants et autres parentèles qui inscrivent sa lignée dans la profondeur temporelle et dévoilent les réalités tant géographiques que sociologiques de ses propres origines, ils n’en demeurent pas moins de très précieux matériaux historiques qui, à travers certains détails de leurs mentions, permettent de restituer quelques réalités de leur époque de rédaction. Ils sont, à ce titre, l’une des nombreuses briques, dont l’assemblage permet de reconstruire l’édifice du passé et dont l’observation attentive, sans autoriser à elle seule des conclusions absolues sur le dessin d’ensemble qui ne peut jamais être atteint que par la mise en parallèle de sources diversifiées, en laisse tout de même deviner quelques esquisses, premiers pas dans la compréhension du Tout.

Il devient donc vite enthousiasmant de  s’apercevoir que leur lecture, loin de se cantonner au domaine de l’enquête familiale par austère récolement des preuves d’identité des membres des générations devancières, lève le voile sur nombres d’aspects historiques, allant du charme savoureux de l’anecdote particulière à l’exemplarité statistique du fait social. Et si ce modeste site ne prétend pas faire une présentation systémique de la richesse du contenu des actes, dont l’étude n’a guère été entreprise que pour certains segments de provinces et pour des laps de temps restreints, il se propose d’en délivrer quelques exemples, principalement corses, qui sont autant de nature à souligner quelques spécificités du monde rural du XIXème voire du XVIIIème siècle, qu’à inciter le lecteur à partir lui-même à la recherche d’autres fragrances du passé que le papier jauni des registres exhalera parfois, éveillant en lui, selon les cas, une curiosité amusée, un intérêt historique voire un recueillement nostalgique. De la récurrence quasi mathématique jusqu’au délicieux insolite, nombre d’éléments font sens pour l’amateur attentif, qui collectera pour son plus grand profit culturel ces témoignages de l’Histoire anthropologique et sociale de nos contrées.

 

1) Un enregistrement de communautés humaines

Les registres d’état civil poursuivent comme but premier d’enregistrer la population de la circonscription qu’ils couvrent. L’addition de l’ensemble des actes, en dépit de quelques oublis d’écriture, offre donc une analyse dynamique des variations démographiques que viennent apporter les naissances, les unions et les décès. Cet aspect statistique, d’appréhension laborieuse lorsqu’il nécessite une compilation intégrale des documents existants, est parfois facilité ou rendu plus ludique par la présentation ou la nature de certains écrits.

En ce sens, l’état des âmes que composent parfois les prêtres sous l’Ancien Régime sert de véritable photographie de la division familiale de la paroisse. De même, l’aspect comptable est renforcé par les rédactions qui s’intéressent moins aux individus qu’elles ne poursuivent un but d’officialisation quantitative de situations juridiques, à l’instar des mariages et enterrements collectifs qui étaient célébrés dans certaines provinces. Et, bien que de manière plus anecdotique, les gémellités, du fait de leur rareté, augmentent le caractère distinct d’actes qui peuvent parfois être interprétés comme une ambition de collection et de classification du Vivant, réduit à la seule espèce humaine.

Etat des âmesEtat des âmes (212.61 Ko)

Mariages et enterrements collectifsMariages et enterrements collectifs (481.55 Ko)

Naissances de jumeauxNaissances de jumeaux (316.58 Ko)

 

2) Un témoignage des situations familiales

Bien plus indiscrètes, pour ne pas dire intrusives, sont les leçons que les actes apportent en matière de composition familiale. Le luxe de détails qu’ils commencent à réunir à partir du XVIIIème siècle favorise l’étude de la réalité domestique de chaque foyer et permet d’en tirer des règles générales.

Ainsi, contrairement aux idées reçues, l’âge du mariage des époques antérieures n’est bas que pour les familles aristocratiques ou royales qui cherchent à tisser des liens politiques. Pour la majeure part du peuple, la constitution d’un état matrimonial nécessite au préalable la réunion d’un pécule qui, le plus souvent, ne peut s’obtenir que par quelques années de travail et dont la propriété personnelle est parfois protégée par la conclusion d’un contrat de mariage. Fors des cas de consommation entre adolescents avec mise en état de grossesse de la jeune fille, il n’est donc pas courant que les unions qui se contractent au sein du monde paysan ou artisan interviennent avant que l’époux ne dépasse ses 25 voire ses 30 ans et que sa promise ne dispose plus de beaucoup d’années avant de coiffer Catherine. La mortalité restant très élevée, il peut arriver que les premiers signes de la vieillesse s’accompagnent de secondes noces même si, dans ce domaine, la règle demeure davantage que ce soit l’homme âgé qui apporte la sécurité financière à une femme plus jeune, plutôt qu’une stricte égalité d’âges canoniques ou une inversion de la différence, dans la mesure où le mariage se conçoit alors principalement par la procréation qu’il autorise et légitime. De sorte, l’acte d’engendrer ne s’effectue pas constamment dans le cadre des liens du mariage et il arrive couramment que les officialisations de paternité comme d’union n’interviennent que postérieurement à la naissance, offrant parfois quelques scènes de comédie de père répugnant à signer les déclarations de naissance ou d’épouse se trouvant au bord de l’accouchement lors de son mariage. Il faut dire que l’imprégnation chrétienne des campagnes, obéissant peut-être plus à un souci de conjuration magique qu’à une réelle considération pour le dogme, n’empêche pas l’existence de nombreuses unions « more danico », qui sont aussi bien constatables par la mention de la qualité d’enfant naturel du nouveau-né que, dans certains lieux comme à Mela, par le faible nombre de mariages, même si en la matière certains prêtres semblent avoir organisé, au cours du XIXème siècle, des séances de « rattrapage », plusieurs vieux amants passant devant l’autel dans des laps de temps resserrés. La diversité de ces situations, qui oscillent entre le plus grand classicisme et un hédonisme aussi sympathique que haut en couleurs, ne doit pas occulter le fait que la lignée demeure le souci principal des couples qui s’évertuent à concevoir, jusqu’au début du XXème siècle, un grand nombre d’enfants, chaque nouvelle naissance venant compenser la perte de disparus.

Age lors du mariageAge lors du mariage (1.44 Mo)

Mariages conclus avec contrat préalableMariages conclus avec contrat préalable (320.13 Ko)

Officialisations tardivesOfficialisations tardives (1.76 Mo)

Nombre d enfantsNombre d enfants (4.55 Mo)

 

3) Une révélation de la brièveté de l’existence

En dehors de très rares nonagénaires, dont la réalité de longévité n’est pas toujours assise sur des actes précis, les siècles qui précèdent les progrès opérés en matière de prophylaxie à partir de Pasteur se caractérisent par des vies le plus souvent écourtées par les duretés de l’existence.

L’espérance de vie des populations des XVIIème, XVIIIème et XIXème siècles, notamment en milieu rural, se révèle d’une durée souvent modeste. Cet état de fait est d’abord dû à la sélection naturelle qui frappe dès la naissance et emporte un pourcentage si élevé de nouveau-nés que l’Eglise s’est vu obligée de concevoir le rite de l’ondoiement, à-même de bénir les enfants dont l’état de faiblesse ne laissait guère espérer de les laisser vivre suffisamment longtemps pour être baptisés. Au demeurant, la mortalité qui touche ces frêles nourrissons n’épargne pas davantage leurs mères, lors des épreuves qu’elles doivent supporter tout au long de la grossesse et jusqu’après l’accouchement. Il n’est donc pas rare que les hommes se retrouvent rapidement veufs et continuent, seuls ou après s’être remariés, à affronter les difficultés de leurs occupations, qui finissent par les mener eux-mêmes au tombeau à un âge qui semble, pour les contemporains du XXIème siècle, encore appartenir à la jeunesse. Les rares vieillards qui traversent cette vallée de larmes jusqu’à un âge presque abrahamique font figure de véritables phénomènes et paraissent tellement antiques aux yeux de leurs descendants qui, par définition, n’ont aucune idée précise du temps révolu de leur naissance, qu’ils se voient parfois attribuer une durée séculaire qui dépasse l’ancienneté véritable de leurs pauvres vieux os brisés.

Les raisons de la brièveté de la vie sont principalement dues aux mauvaises conditions d’alimentation et d’hygiène de périodes qui connaissent des pénuries récurrentes et subissent de plein fouet, de leur fait, nombres d’épidémies qui viennent régulièrement faucher les différentes générations. A cela s’ajoute les accidents qui, dans le cadre de métiers majoritairement physiques, occasionnent nombre de malheurs, ainsi que des comportements violents qui poussent les plus audacieux à pratiquer régulièrement le coup de feu et font tomber quelques malheureux sous les balles de leurs assaillants.

Des espérances de vie contrastéesDes espérances de vie contrastées (1.76 Mo)

Une litanie d'épidémiesUne litanie d'épidémies (540.93 Ko)

Morts accidentelles et violentesMorts accidentelles et violentes (873.02 Ko)

 

4) Une insertion dans les réalités économiques

La compulsion des registres ne se contente pas d’informer sur l’identité civile des personnes mais ouvre l’observation sur leurs réalités quotidiennes. Par l’exposé des professions et des origines, elle offre un champ d’étude particulièrement précieux du paysage social des campagnes des siècles précédents qui, dans un monde ultra majoritairement rural, forme l’ossature tant humaine qu’économique du pays.

Sans surprise, leur lecture permet de confirmer l’appartenance du plus grand nombre à la paysannerie qui, en des époques précédant l’agriculture mécanisée et intensive, requiert de très nombreux bras pour parvenir à juguler la famine et à dégager quelques excédents de nourriture qui permettent aux populations d’aborder plus sereinement l’écoulement des saisons. Ce dernier rythme les occupations de la majeure part de la Société, dont la viabilité est ainsi assurée par le travail des innombrables cultivateurs et bergers qui, dans la mosaïque de leurs exploitations, œuvrent à l’autosuffisance alimentaire. Ce monde paysan n’est d’ailleurs pas monolithique mais connait des hiérarchies et des préséances, fondées sur la richesse, dont la constitution dépend de la nature et de l’étendue des terres et permet l’accès à des stades plus haut de la pyramide sociale. Le journalier n’est donc pas l’égal du tenancier, dont le statut connait plusieurs échelons du simple métayer jusqu’au propriétaire terrien, eux-mêmes différemment appréciés en fonction de leurs possession de bétail et du type de leurs cultures.

Parallèlement à cela, les différents artisans répondent aux autres besoins matériels des populations, en une diversité d’activités qui révèle à la fois les domaines principaux de consommation et la qualité induite par la spécialisation de ces fonctions qui se fait jour jusque dans les campagnes les plus profondes. Les ciseaux du tailleur d’habits, la forge du maréchal-ferrant, la scie du menuisier ou la masse du tailleur de pierres sont maniés avec la précision de professionnels qui se consacrent principalement à leur art et dont les réalisations obéissent à des critères de solidité et d’esthétisme, dont la garantie est assurée par les corporations, caractéristiques d’un monde à la fois répugnant au gaspillage et en quête de perfection.

La ruralité, bien qu’attachée à la terre, ne vit cependant pas dans le complet isolement, que viennent rompre des routes commerciales et circuits de distribution, facteurs d’échange des productions et de circulation humaine. Il faut dire que la complexification économique, qui résulte de tout système de spécialisation, si elle oblige rapidement à un encadrement administratif, favorise également la migration d’hommes qui viennent mettre leurs compétences pour la réalisation d’ouvrages sur des terres étrangères à leur naissance. Dans ce domaine, la Corse, que la géographie et l’Histoire rattachent au monde italique, reste intimement liée à l’Italie continentale. Alors que l’échange de populations eut cours tout au long de la période de souveraineté génoise, l’immigration italienne ne faiblit pas durant le XIXème siècle. L’exemple de Mela est en ce sens archétypal, dans la mesure où cette commune de moyenne montagne, qui ne dispose pourtant pas de richesses infinies, parvient à attirer nombre de sujets des Etats de la péninsule, qui viennent y pratiquer des activités artisanales, notamment dans le domaine de la maçonnerie.

Une diversité de métiersUne diversité de métiers (1.51 Mo)

Immigration italienne à MelaImmigration italienne à Mela (1.79 Mo)

Le monde rural ne se caractérisant toutefois pas par une complète béatitude mais subissant de plein fouet des situations de pénurie et de pauvreté, nombre de candidats à l’exil se présentent afin de gagner sous d’autres cieux les conditions pécuniaires d’une vie plus aisée. Ce miroir aux alouettes incite beaucoup à sortir de leur condition paysanne, en tentant de trouver un emploi d’une autre nature quitte à traverser les mers pour ce faire, de s’engager sous les drapeaux afin de connaitre l’aventure militaire ou pour les plus folkloriques, d’épouser le métier de bandit, apte à leur offrir quelques richesses sans devoir s’épuiser à travailler la terre en profitant du fruit du labeur des autres.

Des sorties de la condition paysanneDes sorties de la condition paysanne (1.21 Mo)

La diversité de ces conditions, observable dans le monde des vivants, se poursuit jusqu’au seuil de la mort qui, à travers l’enregistrement des décès, voit entrer dans l’éternité des fonctions autant que des hommes.

Une position sociale demeurant dans la mortUne position sociale demeurant dans la mort (1.1 Mo)

 

5) Une traduction des cadres politiques

Les actes d’état civil ne se limitent pas à l’identité des personnes et  à leur participation individuelle dans le fonctionnement économique mais, en insistant sur certaines fonctions, délivrent des enseignements sur le cadre politique global de la Société dans laquelle se meuvent les hommes qu’ils enregistrent. En ce domaine, ils offrent autant une description de la réalité de l’époque qu’ils laissent percevoir des évolutions pour le futur comme des résurgences du passé.

Les registres couvrent indéniablement deux périodes distinctes, dont le point de rupture se situe à la Révolution française. Sous l’Ancien Régime, les différences fondées sur l’argent permettent  de distinguer entre les familles du Tiers-Etat, les marchands étant davantage enviés que les simples laboureurs. Mais c’est le titre qui, dans cette Société d’ordres, prime sur tout, élevant tout représentant de la noblesse à un statut bien supérieur à celui de tout homme du peuple. En ce sens, la rédaction des actes par les prêtres révèle l’immense respect qui continue de s’attacher aux membres du deuxième ordre, vis-à-vis desquels les mentions d’illustres, de seigneurs très hauts et très puissants, ou, en Corse, de « magnifici », sont employées à foison. Le XIXème siècle, quant à lui, opère un revirement au profit de la bourgeoisie, dont les mentions d’état civil témoignent. Plus que le titre de noblesse ou même le seul argent, c’est désormais la possession de la Connaissance qui offre un rang premier, les professions liées à un savoir étant révérées plus que les autres. Si les médecins et, surtout, les juristes tiennent le haut du pavé, durant cette période qui voit se succéder la gamme des régimes parlementaires, les campagnes profondes considèrent avec le plus grand respect les prêtres et les instituteurs qui, au milieu de populations en partie illettrées, font figure d’hommes de science et se révèlent assez souvent aussi curieux des sciences historiques et naturelles locales qu’ils aident à la vie officielle de leur commune, de façon complémentaire sur les deux moitiés de siècle qui voient leur prééminence respective, bien que concurrente sur la seconde.

D'une classe dirigeante à l'autreD'une classe dirigeante à l'autre (1.11 Mo)

A cet aspect statique, se conjugue une perception dynamique des modifications qui viennent peu à peu ébranler la Société patriarcale traditionnelle. Les femmes, qui avaient été, jusqu’à la fin du XIXème siècle, les mères aimantes d’une nombreuse progéniture et les épouses attentives qui aidaient au fonctionnement de l’exploitation familiale, commencent, dans les dernières années de ce siècle, à acquérir les prémices d’une autonomie juridique et culturelle qui leur ouvrira, pour le meilleur et pour le pire, les portes de l’indépendance au siècle suivant.

Une lente dilution du PatriarcatUne lente dilution du Patriarcat (807.76 Ko)

Et comme l’Histoire n’est jamais linéaire mais obéit à des cycles, il est aussi peu surprenant qu’émouvant de constater l’usage persistant de prénoms qui viennent témoigner avec force de fidélités culturelles et familiales voire proclament, en des temps  où la mode n’en est plus, des attachements à des régimes passés, dont la restauration continue d’être espérée.

Le respect corse pour la TraditionLe respect corse pour la Tradition (4.03 Mo)

 

6) Le prêtre, gardien du Merveilleux

 Le prêtre est, durant presque les trois premiers siècles de leur existence, le rédacteur unique des actes d’état civil, occupation qu’il prolonge, à partir de son effacement progressif, par la tenue des actes de catholicité. Il est donc, davantage  que l’officier d’état civil du XIXème siècle dont la paternité réelle de composition des registres est parfois sujette à caution, l’acteur primordial de la longue Histoire de l’enregistrement des évènements importants de la vie. Cette circonstance est d’autant moins étonnante qu’il constitue, de par sa fonction et depuis le Moyen-Age, le personnage central de cette circonscription qui structure l’Occident chrétien qu’est la paroisse.

De cette paroisse, le prêtre est le desservant particulier qui, indépendamment même de ses fonctions liturgiques, a à connaître des réalités physiques. Responsable de la gestion de son église, il œuvre au sein de fidèles, dont il est bien souvent le conseiller temporel voire, grâce à sa culture, le pourvoyeur de remèdes.

Le prêtre, gestionnaire physique de la paroisseLe prêtre, gestionnaire physique de la paroisse (800.18 Ko)

Son rôle fondamental demeure néanmoins celui de guide moral de ses ouailles, dont il a la responsabilité théologique. Il doit donc tout mettre en œuvre  pour assurer le salut de leur âme et les garder de toute voie déviante qui les conduirait à leur perte spirituelle. Sa mission évangélique le mène à préserver la pureté religieuse de ceux dont il a la charge, en se faisant le promoteur du dogme et du rite.

Une vie centrée sur l'importance du culteUne vie centrée sur l'importance du culte (1.87 Mo)

Sa vocation de membre humain de l’armée céleste le pousse à quêter les signes qui viennent, de temps à autre, manifester la puissance du Très-haut et qu’il prend parfois soin de consigner. Cette observation scrupuleuse du monde sensible qui l’environne exprime autant son admiration pour la Création, qu’il peut décrire de façon fort émouvante, qu’elle laisse percevoir des attentes eschatologiques, rafraichissantes senteurs d’un temps de profonde foi et d’espérance.

La quête de signes par l'observation de la NatureLa quête de signes par l'observation de la Nature (1.06 Mo)

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